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La ville

Après ce qu’on pourrait appeler l’âge héroïque de l’enseignement, les habitudes sont prises de prévoir un chapitre budgétaire pour les dépenses scolaires, encore que le vote du traitement de l’instituteur reste un sujet de mécontentement dans les années 1835-1850 et se fait avec une certaine réticence que traduisent les demandes de subvention précédées des mêmes formules répétées d’année en année "considérant que les dépenses relatives à l’instruction primaire sont obligatoires, considérant que la commune n’a pas de ressources suffisantes pour couvrir les dépenses de l’instruction primaire, etc". Cette réserve permet aux élus de ne pas augmenter le salaire de l’instituteur qui ne varie pas pendant cinquante ans puisque le budget de 1889 prévoit toujours 200 Francs pour le salaire de celui-ci, comme en 1834.

Mais beaucoup de choses ont changé durant la même période, à commencer la situation des maîtres. Si un décret autorise, à partir de 1862, les communes à voter des fonds pour augmenter le traitement des instituteurs primaires publics, le salaire que percevaient les maîtres était déjà complété par une rétribution, modulée en fonction du nombre d’élèves, qui faisait plus que doubler le traitement et permettait de presque atteindre le montant de 600 Francs annuels prescrit par l’Etat. Ces indemnités étaient fournies en particulier par les frais scolaires que les parents devaient verser, mais, au fil des années, l’enseignement s’était unifié : en 1834, on avait le choix entre quatre types d’enseignement dont les tarifs étaient différents selon le nombre des matières étudiées ; dans les années 1850, il n’y avait plus que deux catégories et les frais avaient été diminués de moitié. La commune avait donc une réelle volonté de promouvoir l’instruction en allégeant la charge que constituaient ces frais et en accordant, en outre, la gratuité des études à une vingtaine d’élèves issus de familles pauvres. Les pouvoirs publics et les élus de Cellule ont donc compris l’importance des études.

C’est également sous la pression des familles que le paysage scolaire s’est modifié, car il n’y a plus UNE école mais DEUX écoles publiques. Ainsi, en 1844, suite aux réclamations des habitants, le conseil municipal décide de nommer aussi un maître à La Moutade (qui dépend alors de Cellule) pour que les enfants n’aient plus à faire le trajet jusqu’au chef-lieu où est située l’école, si bien que la commune entretient deux instituteurs comme elle entretient déjà deux gardes municipaux et deux vicaires. Nous rentrons dans une époque moderne où le service public se rapproche des usagers.

L’année 1850 va marquer un nouveau tournant car c’est cette année-là qu’est votée la loi Falloux qui fait obligation aux communes de plus de 800 habitants d’ouvrir une école de filles. Et ainsi, l’école va devenir un problème et empoisonner la vie publique celluloise par une belle querelle pendant plusieurs années. Cette loi, qui a encore fait parler d’elle en 1994 lors d’un débat à l’Assemblée Nationale, allégeait simultanément les charges des communes, en n’imposant plus aux maires l’ouverture d’une école, quelle qu’elle fût, s’il existait déjà une école privée. D’un côté rappel d’une obligation, de l’autre aménagement des dépenses, qui favorise également l’enseignement confessionnel ... Du coup, le premier instituteur titulaire de Cellule, Jean Pissis, qui y enseignait depuis 23 ans, a vu son poste supprimé par le conseil municipal en 1857 sans que ce brave homme soit en cause car il satisfaisait tout le monde dans le village, même le curé qui, lit-on dans un rapport de 1844, "ne se plaint ni de la tenue de l’école ni de la conduite de l’instituteur." Avec un soutien aussi inattendu, on aurait pu penser qu’il était à l’abri des aléas de la politique nationale...

Mais "depuis l’installation des frères du Saint-Esprit, la plupart des élèves, souvent les élèves gratuits, ont cessé de fréquenter l’école dirigée par M. Pissis pour suivre les cours faits par les frères du Saint-Esprit, en sorte qu’il devient dès lors inutile d’avoir deux instituteurs dans la commune." En effet, les pères et les frères de l’ordre du Saint-Esprit qui viennent de s’installer dans le village font une rude concurrence à l’école publique. En fait, cette suppression de poste semble avoir été surtout dictée par des soucis d’économie car il n’y aura plus désormais besoin de rétribuer un instituteur à Cellule ni de louer une salle à un particulier comme c’était le cas jusqu’à présent. Ainsi on pourra engager un cantonnier sans nouvelle charge pour le budget communal.

Au-delà des impératifs d’une gestion rigoureuse, cette décision devient rapidement une affaire plus sérieuse. En 1864, sous la pression des autorités supérieures et de certains administrés, les mêmes élus qui ont voté, quelques années auparavant, la fermeture de l’école de Cellule envisagent d’acheter un terrain situé à la sortie est du bourg à environ 150 mètres de l’église pour y bâtir une école publique. Pour montrer sa bonne volonté, le maire, Louis Dupuy, demande officiellement, en 1865, le rétablissement de l’école communale, prétendant que sa fermeture se serait faite à son insu et qu’il aurait été mis devant le fait accompli parce que de moins en moins d’enfants fréquentaient cette école (il n’y aurait plus eu que les élèves gratuits, ce qui ne correspond pourtant pas à ce qui avait été avancé auparavant). Dans la foulée, le plan d’une école qui dormait dans les cartons est ressorti et réétudié par le conseil municipal qui, avec enthousiasme, y introduit un certain nombre de modifications : création d’un local pour les pompes d’incendie, un autre pour les archives, un plus grand nombre de fenêtres pour la classe, des améliorations pour le logement de l’instituteur et le préau des élèves ainsi que le creusement d’un puits. La même ardeur pour l’instruction anime aussi les représentants de La Moutade et du Cheix.

Mais bientôt il s’agit de chiffrer tous ces nouveaux projets... et ils font concurrence à d’autres investissements immobiliers envisagés, comme la construction de la mairie. En 1867, un programme de constructions est établi avec un ordre de priorité : d’abord la mairie, puis l’école de garçons de La Moutade, enfin l’école de filles du Cheix. Or tous ces investissements coûtent cher, même si le conseil a choisi de faire dans la simplicité et "d’exclure les ornementations, en un mot tout ce qui peut flatter l’oeil sans utilité". Un échelonnement du programme s’avère indispensable.

Quelques mois plus tard, une étude approfondie du dossier conduit les élus à prendre une décision radicale : la suspension de tous les projets de construction, considérant que les enfants de la commune sont suffisamment pourvus en écoles. Pour les garçons, il y a celle de Cellule et celle de La Moutade ; pour les filles, il existe trois écoles libres : la première est assurée par les Soeurs de la Miséricorde (c’est l’école Sainte-Philomène actuelle) ; la deuxième est installée à la Moutade et dirigée par la femme de l’instituteur communal ; enfin celle du Cheix est tenue par une institutrice brevetée.

Comme il faut tout de même régulariser la situation, l’école du séminaire, dirigée par le frère Martin, est érigée en école communale en 1868 et c’est à la congrégation du Sacré-Coeur qu’est versée la rétribution des parents. C’est ce même religieux qui assure le cours pour adultes, non sans mal d’ailleurs, car il semble que certains des adultes aient été plus turbulents que les enfants puisque ce cours a été fermé pendant trois ans pour des raisons d’indiscipline ! Finalement, la séparation de La Moutade en 1869 va, en partie, régler ce problème budgétaire mais non pas clore la petite guerre scolaire qui se poursuit à Cellule car le montant de la location de l’école de La Moutade est simplement transféré au séminaire.

En 1870, les travaux du bâtiment de la mairie sont en cours et il est envisagé une extension pour y ajouter une école dans le petit jardin qui donne sur les champs, mais il ne s’agit que d’une école de garçons car les filles restent toujours scolarisées à l’école Sainte-Philomène. Il faut encore dix ans avant que le projet ne se concrétise en juin 1880 avec la construction d’une salle et d’un logement pour le maître. Tout est prêt l’année suivante lorsque sont votées les lois de Jules Ferry qui organisent l’enseignement primaire moderne. En 1881, l’école devient gratuite pour tous les enfants jusqu’à douze ans ; puis, en 1882, elle est rendue obligatoire et laïque ; enfin, en 1883, les communes de 500 habitants doivent ouvrir une école de filles. Les instituteurs sont désormais des fonctionnaires payés par l’Etat, indépendants des familles et des communes.

Toutes ces nouveautés ne prennent pas au dépourvu les élus de Cellule, mais leur compliquent la tâche, car, si les locaux existent, l’enseignement des filles comme des garçons est toujours religieux et le village est attaché à cette forme d’éducation. Aux demandes de laïcisation, le conseil municipal répond que le frère Martin "ne paraît pas être fatigué et fait bien son service". Bien plus, lorsque le bon frère doit prendre sa retraite en 1885, le maire, Gilbert Taragnat, réclame son maintien ou son remplacement par un autre religieux de la Congrégation des frères du Saint-Esprit. Quant aux filles, elles continuent d’aller chez les religieuses de Sainte-Philomène jusqu’au début de ce siècle. Un projet de construction pour une école de filles est examiné en 1904 sur un terrain situé à l’entrée du village au bord de la route, mais ce n’est qu’en 1915, sous le mandat de Gabriel Mignot, que cette école verra le jour à côté de l’école de garçons dans les bâtiments mêmes de la mairie où aujourd’hui encore se trouve notre école publique.

Un visiteur qui traverse aujourd’hui Cellule pourrait être surpris par la présence, dans ce petit village, d’une école libre religieuse installée dans de vastes locaux en face d’une école publique plus modeste dont l’existence est périodiquement remise en question. Ainsi, en juin 1953, l’Inspection Académique informe le maire qu’une école serait vraisemblablement supprimée à Cellule à la rentrée suivante en raison du faible effectif. Cette lettre crée une vive émotion et le conseil municipal proteste contre cette décision qui est finalement rapportée.

Un bref retour en arrière nous en a expliqué la raison : une tradition scolaire existait ici de longue date, que les pères du séminaire ont cultivée dès leur installation à Cellule et qu’ils ont incarnée pendant une trentaine d’années au moment des grandes transformations de l’école ; cette même tradition, les religieuses de Sainte-Philomène l’ont développée pour l’instruction des filles et en ont conservé l’exclusivité pendant près d’un demi-siècle. Ces habitudes anciennes éclairent mieux l’égal attachement des Cellulois pour leurs deux écoles.

Dominique Hopp (01.1997)

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