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La ville

L’Afrique à Cellule, Cellule en Afrique
Au cours de l’été 2001, nous avons accueilli les Zoulous du groupe Chaka Zoulou. Si, pour nous, le nom de Chaka n’évoque rien, il est un symbole pour nos visiteurs et pour tous les Africains car, dans le sud du continent noir, Chaka est un guerrier aussi réputé et connu que Napoléon chez nous ; à la même époque que notre empereur, le général zoulou réunit des troupes considérables pour lutter contre ceux qui lui font ombrage dans sa conquête de nouveaux territoires. Ses premiers ennemis se situent au nord : il s’agit des cousins Bantous d’Afrique centrale, lesquels ne sont pas inconnus à Cellule, tout comme les Bassas du Cameroun, les Fangs du Gabon.

Avec nos visiteurs d’un soir, l’Afrique était à Cellule, mais, pendant un siècle, Cellule était en Afrique. En effet le séminaire à l’entrée de Cellule (qui abrite aujourd’hui le foyer d’accueil) formait les missionnaires qui partaient évangéliser les terres lointaines. La taille des bâtiments témoigne encore de l’importance de cette institution dont la mission était ainsi définie :

" L ’École Apostolique des Missions Coloniales est destinée au recrutement du Clergé des Colonies et des Missions françaises. Soit dans des pays déjà catholiques des îles Saint-Pierre-et-Miquelon, de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Guyane Française et de la Réunion ; soit parmi les populations, encore en grande partie infidèles du Sénégal, de la Guinée, du Soudan, du Gabon et du Congo, de Madagascar, etc. "

Lorsque la France était une puissance coloniale, notre village vivait au rythme de l’Afrique. Tous les jeunes prêtres se préparaient à partir et recevaient ici une formation que leur dispensaient les anciens missionnaires ; auréolés de leur glorieuse expérience, ils venaient à Cellule faire des conférences sur ce qu’ils avaient vécu. Les hommes qui descendaient de la camionnette envoyée à la gare de Pontmort ou du car qui les amenait de Vichy impressionnaient les élèves : ils venaient du Togo, du Dahomey, du Congo, mais aussi de Perse ou de Corée ; c’était souvent des prêtres haut placés dans la hiérarchie, des Supérieurs de séminaire, des évêques, voire des archevêques ; enfin leur allure ne pouvait laisser personne indifférent, comme celui qui, au printemps 1929, séjourne à Cellule après 25 ans de mission au Sénégal : un vrai Hercule (1 m 87) avec le visage buriné, une barbe imposante, des mains et des bras de bûcheron sortant de sa soutane, bref un prêtre de choc. Ces hommes aguerris donnaient leurs conseils aux jeunes partants mais venaient aussi en cure à Cellule pour se reconstituer dans un cadre paisible et tonifiant.

A cette époque-là, on ne partait pas encore en vacances climatisées au Sénégal pour quelques jours avec toutes les assurances de rapatriement sanitaire. Le voyage était long et aventureux. II fallait parfois plusieurs mois pour arriver à pied d’œuvre. Ainsi un jeune missionnaire envoyé en 1930 à Madagascar quitte Cellule en train pour prendre son bateau à Marseille. II fera ensuite escale à Port-Saïd, Djibouti, Dar Es-Salaam, dans l’île de Zanzibar, véritable marché d’esclaves ou se côtoient négriers, sorciers, marchands d’épices de toute nationalité. Enfin il atteindra Majunga, port malgache d’où il lui faudra atteindre sa mission à l’intérieur des terres.

Au Congo, pour rejoindre son poste à Mopoko, le missionnaire doit affronter de dangereux rapides. Nous avons une idée de ces tribulations, assez sérieuses, grâce au récit teinté d’humour qu’en fait un des Pères :

"Après le Père Tristant, qui avait chaviré quatorze fois en vingt-cinq jours, montait dernièrement le Père Hée. Le Père Hée n’a chaviré qu’une fois ; c’était au second rapide. Mais, du premier coup, ayant tout perdu "fors l’honneur", à quoi bon chavirer davantage ? Au fond de l’eau ses effets, ses provisions, ses livres, son bréviaire, sa tente, son lit de camp, son linge et huit de ses pagayeurs qui n’ont plus reparu, broyés contre les pierres et dispersés en morceaux !... Lui-même obstinément attaché à sa pirogue, comme une fourmi jetée sur un fétu de paille au milieu du tourbillon, a eu tout le loisir nécessaire pour faire de la gymnastique appliquée, tout en méditant sur les imprévus de la vie apostolique. "

Arrivé sur le terrain, malgré la préparation qu’il a reçue, il découvre la réalité et les problèmes ; pris de doute, il en fait part à son ancien supérieur à Cellule par des lettres régulières :

" Cher Monsieur le Supérieur,
Je retrouve au Congo les soucis dont j’ai vu terriblement agitée, sur les rives du Chambaron, la grande âme de Monsieur l’abbé B…
"

Saisissant rapprochement de la clémente plaine de Limagne et des forêts impénétrables de l’Afrique où il faut d’abord s’adapter au climat ! Tel prêtre parti en Guinée parle de la chaleur éprouvante avec 45° à l’ombre alors que, quelques mois auparavant en février 1929, il faisait -32° à Cellule. Ces difficultés matérielles sont vécues comme des épreuves nécessaires à renforcer la foi.

"D’abord un cilice jour et nuit, et dont, bon gré mal gré, on ne peut se débarrasser : ce sont de petits boutons qui vous brûlent, vous piquent comme un vrai instrument de pénitence. Pour dormir, une chaleur étouffante ; en plus, les moustiques, et en plus encore les rats qui dansent une sarabande infernale. On entend avec cela crier les lézards qui sont ici d’une taille gigantesque ; des chauves-souris monstrueuses guettent la moindre ouverture pour venir voltiger dans les chambres… Et les cafards, et les araignées ! "

Ces années passées au séminaire de Cellule sont gravées dans leur cœur et présentes sur leur table de travail au milieu de l’Afrique : ils regardent avec émotion les photographies qu’ils ont emportées ou lisent avec passion le bulletin de liaison mensuel qui leur rappelle la maison-mère ; ils les reçoivent des mois plus tard, mais qu’importe ! C’est un lien essentiel et réconfortant dans leur solitude ; la vie de la communauté à Cellule, les modèles côtoyés au séminaire, les conseils reçus de maîtres rudes mais justes, tous ces souvenirs de l’École balaient les doutes.

Ce coin d’Auvergne leur reste cher et ils ne manquent jamais d’envoyer des présents à la congrégation : collections de papillons merveilleux, échantillons de pierres d’Afrique, statues bizarres, masques sacrés ou autres objets rituels africains. Les Pères de Cellule les réunissent, les conservent dans une salle d’exposition qui jouxte la chapelle et les présentent volontiers ; c’est ainsi que les Cellulois sont baignés en permanence d’une ambiance africaine. Dans ces années d’avant-guerre sans télévision, les projections de films muets en noir et blanc tournés par les missionnaires sans effets spéciaux excitaient la curiosité des habitants et attisaient leurs désirs de voyages lointains.

Ces aventures seraient qualifiées aujourd’hui d’extrêmes. Ainsi le Père Le Roy est, avec deux autres prêtres, le premier Français à gravir le Kilimandjaro en 1890 :

"Voici les explorateurs traversant, avec leur mince escorte, les fauves étendues du désert, taillant leur chemin dans la chair verte des forêts vierges, filant le long des rivières, entre des lotus et des crocodiles, pataugeant dans des marais putrides. Ils chassent pacifiquement plantes et papillons, mais lèvent parfois des lions. " Vite ! Prends mon filet et passe-moi mon fusil !" crie le Père. Ils livrent des combats homériques aux amazones, féroces fourmis noires qui mettent l’escorte en déroute. Avec les sorciers noirs, qui les traitent en confrères et leur demandent la recette "pour tuer le monde sans bruit, sans trace et sans faute", ils mènent de désopilantes discussions. "

Le ton léger et badin avec lequel le narrateur raconte ces expéditions ne doit pas faire oublier la gravité de ces entreprises, périlleuses et parfois aussi fatales. En 1928, un jeune Père découvre avec enthousiasme le Cameroun :

" Monsieur le Supérieur,
J’apprenais mon affectation au petit séminaire d’Akono en débarquant le 29 septembre à Duala (douala, au Cameroun). La ville est toute blanche entre les palmiers et sa lumineuse gaieté repose des étouffantes pouilleries de Dakar (au Sénégal), des panoramas trop plats et brumeux de Laomé (lomé, au Togo) ou de Grand-Bassoun (Grand-Bassam, en Côte-d(Ivoire). Avec joie, on voit sur les poitrines des médailles remplacer les sordides gris-gris, au lieu des boubous de l’Islam, on voit des costumes singeant l’Européen de façon amusante. […] Dès le 1er octobre, les sept jeunes arrivants partaient à leur poste. Le chemin de fer unique, qui mène en un jour de Duala à Yaoundé, nous porta à travers la grande forêt équatoriale qui couvre tout le sud du Cameroun. C’était déjà pour nous un premier contact avec la brousse chrétienne, dans tous les petits villages égrenés auprès de la voie à la lisière de la forêt, la vue de nos soutanes excitait des cris de joie
. "

Las ! la mission sera brève : épuisé par les efforts que le climat rend plus pénibles et saisi par les fièvres tropicales, le prêtre meurt à Yaoundé en mars 1929, six mois plus lard. Au demeurant, ces situations tragiques étaient courantes, à plus forte raison chez les pionniers. Ainsi, en Côte-d’Ivoire, les Pères des Missions Africaines de Lyon paient un lourd tribut : en mai 1899, et en moins d’une semaine, cinq religieux meurent à la suite d’une épidémie de peste et de fièvre jaune ; parmi eux, leur supérieur, le premier Préfet apostolique de ce pays, Monseigneur Ray, originaire de Saint-Hilaire-La-Croix et dont le frère était curé de Cellule à la même époque.

Le rôle et l’influence de ces hommes imprégnés d’une foi nourrie à Cellule fut immense et marqua durablement l’esprit et le cœur des Africains. Deux anciens hommes politiques témoignent de façon éloquente de cette action évangélique. Le premier président sénégalais, Léopold Sédar Senghor, dans un poème daté de 1945, chante son enfance villageoise à Joal :

"Joal ! Je me rappelle les voix païennes rythmant le Tantum Ergo, Et les processions et les palmes et les arcs de triomphe."

Les anciens de Cellule n’ont pas oublié les fastes de nos propres processions à travers le bourg à la grande époque du séminaire : les jours de Fête-dieu, par exemple, les rues étaient balayées puis décorées d’un tapis de sciure multicolore jusqu’au reposoir dressé sur une estrade drapée de linge blanc et de dentelle. Le curé tenait le Saint Sacrement ; tous les prêtres étaient en chasuble ou en chape ; les choristes chantaient cantiques et hymnes et, à défaut de palmes, on répandait fleurs et encens. Un Père a fait le reportage de la cérémonie du dimanche 14 juin 1931 :

"Après vêpres chantées, la procession a longé de vieilles, de très vieilles maisons blotties autour de /’église, au chant des litanies du Sacré-cœur. M. l’abbé Navarre tenait le Saint Sacrement, abrité sous un dais que portaient MM. Borrot, Bourbonnais, Deloche et Garret. M. Ie Maire suivait et plusieurs de ces Messieurs du Conseil Municipal. MM. A. Cellier et A. Deloche portaient des flambeaux. Un reposoir avait été adossé au Calvaire monumental de la place de /’église, abrité de grands tilleuls où bourdonnaient les abeilles. Notre Schola chanta a capella un très beau Panis angelicus. Les voix justes et chaudes des deux parties se pénétraient harmonieusement et donnaient plaisir à entendre. De toutes petites filles à chaque tournant de chemin, sur un signal de leurs maîtresses, jetaient des roses devant la Sainte Hostie. "

Autre exemple, plus récent mais encore plus frappant, de l’efficacité des missionnaires : en 1987 l’ancien chef d’État de la Côte d’ivoire, Félix Houphouët-Boigny, a fait élever avec sa fortune personnelle une basilique, réplique exacte et fabuleuse de celle de Saint-Pierre à Rome que le pape lui-même est venu consacrer. Imagine-t-on de nos jours un Européen qui ferait don de son argent pour édifier une cathédrale ? Les deux hommes politiques ont été instruits et formés par des missionnaires comme ceux qui passaient par Cellule.

Une fois sur place dans leurs séminaires de la brousse ou de la foret tropicale, les Pères rendaient compte à leur supérieur de leur mission à Ndjolé au Gabon, à Nden et à Nlong au Cameroun, à Linzolo ou à Mindouli au Congo, à Dioïne et à Bignona au Sénégal, ou d’autres postes en Côte-d’ivoire, au Togo, au Dahomey (aujourd’hui Bénin), au Niger, en Oubangui-Chari (Centre Afrique). Telle était la vie de ces mille missionnaires de la Congrégation du Saint-Esprit partis évangéliser les tribus bantoues, fangs et bassas depuis 1843.

Dominique Hopp (12.2001)

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