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La ville

1856-2006
A l’entrée de Cellule, d’imposants bâtiments arrêtent le regard du voyageur venant du Mas. De mémoire de Cellulois, ils font depuis toujours partie du paysage et, pourtant, il y a cent cinquante ans, à cet endroit il y avait des jardins et des champs. Ces constructions abritaient naguère le séminaire des Pères du Saint-Esprit et une animation continuelle régnait dans le quartier du Chaufour avec l’arrivée de voitures automobiles d’où descendaient des notables bien habillés ; des chants sacrés s’élevaient de la chapelle, rythmant la vie quotidienne des riverains ; à travers l’agglomération circulaient des prêtres en soutane et des rangs d’élèves ; tous les jours, le facteur venait apporter de volumineux sacs de courrier. La France avait alors un empire colonial et la congrégation des Pères du Saint-Esprit était un ordre de missionnaires dont les prêtres, formés dans des établissements comme Cellule, partaient évangéliser les terres lointaines.

La congrégation du Saint-Esprit et du Sacré-Coeur de Marie

Cet ordre religieux étaient encore relativement récent quand notre séminaire de Cellule a été fondé en 1856. Dans un premier temps, il y avait deux groupes : la jeune “congrégation du Sacré-Coeur de Marie" et la centenaire “congrégation du Saint-Esprit". Les deux ordres fusionnèrent en 1848, et réunirent leurs moyens ; avec cette association, un nouvel élan fut donné à leur action apostolique à travers le monde, d’où la nécessité de créer des centres de formation en France. Concentration et mondialisation : on se croirait aujourd’hui...

Mais pourquoi donc délocaliser à Cellule, qui ne se signalait par aucune activité religieuse particulière ?

Il se trouve que, dans le quartier du Chaufour, des personnalités de Riom avaient des résidences secondaires. Le moulin appartenait à Maître Garron, avocat à la cour et maire de Cellule en 1836. De l’autre côté de la route, entre les deux bras du Chambaron, une certaine Marie Andraud, domiciliée à Riom mais native de Cellule, possédait une ferme. Les notables de la commune aimaient à se réunir chez les Garron en petit comité et c’est grâce à ce cercle que Cellule va être connu à travers le monde. En effet, la famille Garron a une fille devenue religieuse et la fille du couple Andraud est aussi entrée dans les ordres. La commune vocation de ces deux jeunes filles, qui sont voisines à Cellule, entraîna la fondation de deux établissements religieux dans le village.

“Une terre ouverte à tout venant”

Une fois veuve, la pieuse Marie Andraud songe à donner sa propriété au clergé. Les Maristes de Riom, bien installés et déjà largement pourvus par cette dame, font la fine bouche devant l’état des bâtiments et déclinent l’offre de cette terre "ouverte à tout venant, rétrécie au nord et au sud entre deux petits cours d’eau mal entretenus et que le moindre orage transforme en torrents, bornée à l’est et à l’ouest par deux mauvais chemins, la plupart du temps impraticables." En vérité, ces locaux ne sont pas si incommodes puisque, en attendant l’achèvement de leur couvent de Sainte-Philomène, les Soeurs de la Visitation ont été fort satisfaites de trouver asile à cet endroit en 1848. Elles avaient décidé de s’installer dans notre commune à l’instigation de Soeur Marie-Angélique, propriétaire de terres à Cellule et qui n’est autre que Catherine-Delphine Garron ; la petite communauté séjourne donc pendant quelques mois chez la demoiselle Andraud, en religion Soeur Marie-Emmanuel, qui a hérité des biens familiaux.

A la différence des Maristes, la toute jeune Congrégation du Saint-Esprit et du Sacré-Coeur de Marie, en plein essor, ne demande qu’à croître et accepte le don : il s’agit tout de même de cinq lots assez conséquents ! La congrégation fait preuve de pragmatisme et a choisi d’occuper un créneau porteur à une époque où la France développe son empire outre-mer : sa mission est l’évangélisation des terres lointaines. Dans ce but, elle crée de nouveaux établissements, comme à Cellule en 1856. C’est l’époque de l’ "humanitaire" colonial : des maisons concurrentes avec les mêmes objectifs naissent un peu partout, ainsi à Lyon est créée cette même année la célèbre Société des Missions Africaines.

Les Pères du Saint-Esprit ne laissent donc pas passer cette opportunité qui sera comme un galop d’essai : un endroit accueillant dans une plaine fertile, un bourg obscur où tout est à faire, un village proche de grandes villes, desservi depuis peu par le chemin de fer, avec un terrain fourni gratuitement qui offre des possibilités d’extension... Sans hésitation et avant même que les Maristes n’aient officiellement renoncé au don, les Pères retroussent leurs manches ; les premières terres de mission seront en métropole et en particulier en Auvergne.

Les frères Jean et Elie

Deux membres de la congrégation sachant manier la truelle et le rabot sont envoyés en éclaireurs à Cellule au printemps 1856 : aussitôt arrivés, les frères Jean et Elie se mettent au travail, bientôt secondés par d’autres et par le curé de la paroisse, le père Astier. Les bâtiments agricoles en mauvais état sont restaurés mais la maçonnerie ne mobilise pas toute l’énergie des frères : l’édification morale est le but de toutes ces activités ; après tout, ce sont des missionnaires et ils n’ont pas l’intention de se ménager ! D’ailleurs, le frère Elie meurt au bout de quelques mois. Dès le début, un orphelinat est créé pour recueillir des enfants pauvres et une salle de classe est aménagée pour accueillir les garçons du village. Immédiatement l’équipe de choc fait concurrence à l’école publique de Cellule en attirant ses élèves, au point que le poste de l’instituteur est supprimé en 1857 : .“Depuis l’installation des frères du Saint-Esprit, la plupart des élèves de Cellule, souvent les élèves gratuits, ont cessé de fréquenter l’école dirigée par M. Pissis pour suivre les cours faits par les frères du Saint-Esprit en sorte qu’il devient dès lors inutile d’avoir deux instituteurs dans la commune.” En compensation, le conseil municipal alloue aux frères une indemnité inscrite au budget pour leur effort en faveur des enfants pauvres scolarisés ; en compensation aussi pour leur investissement immobilier car "ils ont dépensé une somme considérable pour avoir un local convenablement disposé et approprié à une école", lit-on dans le procès-verbal de la réunion du 8 février 1858.

Toujours en 1858, le don a été régularisé et la propriété Andraud est passée à une Société de la Providence, bien nommée, qui a été créée pour gérer les intérêts de la congrégation par l’entremise d’un notaire de confiance : Me Huguet à Billom qui n’est autre que le mari de ... la deuxième fille Garron. Les affaires se font en famille ! Les vieux bâtiments ne suffisant plus, il faut démolir. De nouvelles constructions sont mises en chantier sur la propriété située entre les deux bras du Chambaron et des acquisitions foncières sont envisagées : en 1861, les Pères franchissent la route en achetant le vieux moulin qui appartient à … la famille Huguet - Garron, déjà acquise aux bonnes oeuvres et qui cède le terrain à prix d’ami. C’est le début d’une grande aventure, un vaste projet prend forme.

Cinq années se sont écoulées depuis l’arrivée des premiers frères à Cellule et l’établissement de Cellule prospère. Ce qui était d’abord un orphelinat et une école se transforme en petit séminaire avec des bâtiments modernes. Encore faut-il un lieu de prière adapté à tout ce monde : en 1861 , les Pères posent solennellement la première pierre d’une première chapelle.

L’aqueduc

Mais, pour être plus à l’aise, il faut gagner du terrain sur le voisinage. Il y a une maison habitée à proximité et des lopins de terre qui appartiennent à plusieurs familles. Des acquisitions successives permettent de les englober, cette fois-ci sur l’autre rive du Chambaron, côté Chaufour, car les lots initialement donnés se trouvaient entre les deux bras du ruisseau. Pour constituer une grande parcelle homogène, il a été décidé de couvrir le ruisseau et de construire un aqueduc long d’une cinquantaine de mètres avec un gabarit adapté aux crues hivernales.

Pendant les années 1868-1875 , des murs d’enceinte sont construits, des portails ouverts, des échanges de terrains réalisés avec la commune pour rectifier ou aligner les chemins. Ces travaux se font par étapes jusqu’à l’aspect que nous connaissons encore aujourd’hui. A l’intérieur de l’enceinte sont édifiés successivement un grand bâtiment, une seconde chapelle, un autre bâtiment un peu plus petit, une salle d’école ainsi qu’un préau.

C’est un chantier permanent qui va au-delà des limites de la propriété ; en effet, afin d’assurer une sécurité satisfaisante, il apparaît qu’il faut prolonger l’aqueduc de part et d’autre sous les voies publiques ; la demande en est faite à la mairie et le 15 novembre 1874 , celle-ci donne son autorisation à condition que :

" 1° les travaux de main-d’oeuvre pour la construction de ce canal couvert soient supportés par les Pères du Petit séminaire qui pourront toutefois s’approprier les pierres nécessaires provenant du mur de soutènement qui longe la chaussée du bief, ce mur devenant inutile par suite du remblai du chemin par les riverains intéressés. 2° la chaux nécessaire à la construction du canal soit fournie par la commune 3° le canal en question ait au moins 1,70 m de large sur 1 m de haut... 4° la terre provenant dudit canal en question serve aux intéressés pour remblayer le chemin défoncé. "

Dans le même temps, le moulin voisin est mis en valeur. Cette propriété est idéale car elle est située juste à côté du domaine unifié : assez vaste pour y développer des cultures, elle possède une infrastructure qui permettra à la communauté de vivre de ses propres moyens en se débrouillant toute seule. Ainsi sont restructurés les bâtiments, dont quelques-uns sont très anciens ; certains sont démolis, transformés ou carrément construits sur l’espace disponible ; c’est la création d’une forge moderne dans une forge plus ancienne, l’installation d’une bergerie, d’une porcherie, d’une étable, d’une écurie avec une dizaine de chevaux et la plantation d’un remarquable verger avec de nombreuses variétés de pommes - aujourd’hui rares.

Entre la construction du premier bâtiment en 1861 et la dernière salle d’école en 1897 , le projet a évolué mais avec cohérence. Dans l’enceinte de l’établissement, il y a plusieurs structures : l’orphelinat et l’école primaire pour les externes du village, dont nous avons déjà parlé et qui existent dès l’origine ; le petit séminaire constitue la communauté la plus importante : on y dispense un enseignement secondaire aux élèves qui viennent de toute la région ; mais il y aussi d’autres formations plus spécifiquement “professionnelles” : un noviciat des frères, c’est-à-dire une école pour ceux qui ne veulent pas devenir prêtres mais qui souhaitent se consacrer à la vie religieuse et un petit scolasticat qui prépare les jeunes gens à devenir missionnaires. La réputation de l’établissement est telle qu’il y a afflux de population à Cellule.

Mais le début du XXe siècle est agité de vifs débats politiques : les radicaux et les républicains de gauche au pouvoir votent de nouvelles lois qui aboutissent à la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Entre 1901 et 1903 , plusieurs textes sont votés qui interdisent les congrégations, leur retirent le droit d’enseigner et entraînent, par voie de conséquence, la fermeture du petit séminaire de Cellule en novembre 1903 . Pendant plusieurs années, les magnifiques bâtiments resteront déserts.

“Le Conseil général n’achète pas l’ancien petit séminaire”

Diverses solutions sont imaginées, dont le rachat par les collectivités des bâtiments mais, en 1906 , le Conseil Général annonce qu’il ne compte pas reprendre l’immobilier. Conformément à la loi, plusieurs propriétés doivent être liquidées pour revenir à leurs anciens propriétaires. C’est ainsi que, en 1910 , des biens situés au Chaufour, dont le moulin, sont mis aux enchères. Les héritiers Andraud ont assigné les Pères devant le tribunal, en réclamant 1.600 F à la Société Civile de la Providence du Saint-Sauveur propriétaire des avoirs de la congrégation. Le gestionnaire parisien de la congrégation remporte les enchères en proposant exactement le prix qui permet de rembourser les créanciers. (1) Cette vente plus ou moins fictive permet de régulariser certaines donations et d’asseoir l’établissement sur un nouveau statut juridique.

Les bâtiments sont à nouveau opérationnels en 1912 sous la forme du grand séminaire, dont les plus anciens de Cellule se souviennent. Les usagers sont encore plus nombreux ; les élèves et les missionnaires fréquentent les bibliothèques et les salles d’étude pour l’esprit, les deux chapelles pour les dévotions, les réfectoires, les dortoirs et la buanderie pour l’entretien des corps. Sur le chemin menant à Diu, un jardin approvisionne l’internat en légumes. Le moulin fournit le séminaire en farine, le verger en fruits, l’étable en laitage, la porcherie en viande et charcuterie préparées dans l’abattoir situé au confluent des deux cours d’eau ; le surplus est vendu à l’extérieur et assure une source de revenus. Enfin la forge ou la menuiserie permettent de réparer ou d’entretenir le matériel.

Même si le point de départ de ce vaste ensemble immobilier (qui atteint presque trois hectares) a été fourni gratuitement, il a fallu acheter certains lots puis réaliser tous ces travaux. Or chaque communauté devait subvenir à ses besoins sans faire appel à la maison mère. Alors comment faire fonctionner un tel ensemble ? Des dons généreux, les frais de scolarité des élèves fortunés, la production de fruits et de légumes, la nécessaire frugalité assurent l’autonomie mais quand l’équilibre financier est précaire, la conservation de tels biens exige une gestion très rigoureuse.

De l’aqueduc au viaduc

Les titulaires successifs qui sont enregistrés au cadastre sont toujours étroitement liés à la congrégation ; parfois il s’agit tout simplement d’un Père qui en assume la responsabilité avec un titre de propriété très virtuel. Au fil des années, les montages financiers sont actualisés, comme en 1938 , avec une nouvelle Société Civile de Saint-Michel dont le siège est dans le Morbihan. Le château de Saulnat, déjà exploité par les Pères pendant la guerre, est également acquis par la congrégation en 1947 sous couvert d’une Association de Féligondes, qui est le nom de l’ancien châtelain. Dans le parc du château sont cultivés céréales, pommes de terre et tabac ; dans les dépendances, un troupeau de vaches fournit laitage et viande en abondance ; au château même des frères sont à demeure, faute de place au Chaufour et par nécessité de service.

Mais le nombre des vocations diminue irrésistiblement. La France perd ses colonies, les mentalités évoluent et la crise impose des mesures sévères. La congrégation est obligée de fermer certains établissements et commence la liquidation du domaine de Cellule : le moulin est vendu en 1970 , puis, quelques mois plus tard, le château de Saulnat, et enfin le gros morceau plusieurs années après, avec les bâtiments du séminaire rachetés par la congrégation des Soeurs franciscaines qui s’installent dans des locaux refaits en juin 1983 . Depuis plusieurs années déjà, ces bâtiments étaient vides : les dernières professions religieuses avaient été célébrées en 1968 et les spiritains avaient définitivement quitté les locaux à la fin de l’année 1977 , ne laissant qu’un frère chargé de la surveillance.

Avec l’installation du Foyer d’accueil qui porte le nom de Viaduc en souvenir de sa précédente implantation à Chamalières, une nouvelle forme de vie communautaire a remplacé la première dans ces bâtiments majestueux auxquels le nom de Cellule reste attaché après cent vingt années de présence de la congrégation. Ceux qui étaient chargés du repérage du film " La Meilleure façon de marcher " de Claude Miller ne s’y étaient pas trompés et les avaient choisis pour servir de cadre au tournage du film dans les années 1974-1975 .

Dominique Hopp (12-2005)

(1) grâce aux renseignements aimablement fournis par l’actuelle propriétaire du moulin, Mme Rayon.

 

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