Vous êtes ici : Accueil La ville Petite histoire de Cellule 1856-2006 : 150 ans du Séminaire (suite)

La ville

LA VIE QUOTIDIENNE AU TEMPS DU SEMINAIRE

Les anciens Cellulois se souviennent tous de la grande époque où le Viaduc était le séminaire des Pères du Saint-Esprit et du Sacré-Coeur de Marie. Il y eut d’abord un petit séminaire, fondé dès l’arrivée des pionniers en 1856 et remplacé en 1903 par le grand séminaire avec des classes qui allaient jusqu’après le baccalauréat. C’est ce dernier qui reste dans les mémoires.

INTRA MUROS

Derrière ses murs, le séminaire constituait un village dans le village avec son mode de vie et ses règles propres. Chaque maison de la congrégation vivait de façon autonome et consommait les produits de son domaine : pain, légumes, laitages, viande. Le linge était nettoyé dans la buanderie, et les malades soignés dans l’infirmerie de l’établissement. Pour en assurer le fonctionnement, le directeur avait un économe qui dirigeait le personnel de service : concierge, jardinier, cellérier (pour le cellier), cordonnier, commissionnaire, tailleur, menuisier, boulanger, palefrenier, hommes de peine et domestiques venus de tous les horizons : de Savoie, d’Alsace, de Bretagne, de Normandie et même de l’étranger. Quant à l’encadrement pédagogique, il existait une structure spécifique avec des professeurs et des maîtres d’étude, attachés à l’institution scolaire mais qui pouvaient être secondés ponctuellement par les Frères ou les Pères disponibles. En effet, plusieurs œuvres fonctionnaient en parallèle sur le site : un orphelinat pour quelques enfants pauvres, une école primaire d’élèves externes du village, un noviciat de Frères pour ceux qui, sans devenir prêtres, désiraient se consacrer à la vie religieuse, un petit scolasticat pour les futurs prêtres de la Congrégation, enfin le Petit Séminaire avec, à certaines époques, plus de deux cents élèves.

Le rythme au sein de l’institution était immuable. Un jeune interne était réveillé à cinq heures et, après une courte prière, faisait sa toilette. Arrivé dans la salle d’étude, il participait à la prière collective avec ses camarades, écoutait la conférence du matin faite par son surveillant, et révisait les leçons apprises la veille. Il se rendait ensuite à la chapelle pour la messe de communion, au dortoir pour les rangements et au réfectoire pour un rustique petit-déjeuner fait de soupe et de pain. Après un moment de détente consacré au nettoyage des abords, commençaient les cours théoriques : français, histoire, arithmétique, entrecoupés de récréations où l’on faisait un peu de gymnastique. Enfin midi arrivait avec un déjeuner attendu. L’après-midi, la même séquence recommençait jusqu’aux vêpres. On le voit, le mode de vie était édifiant, rigoureux et sain dans ce qu’on pourrait appeler un “centre éducatif clos”. Des règles semblables étaient appliquées dans tous les internats de France et sans doute de manière moins bienveillante qu’ici.

Les élèves avaient accès aux salles d’étude avec des rayonnages garnis d’ouvrages érudits : livres sacrés, encyclopédies, dictionnaires de latin ou de grec, oeuvres philosophiques, exégèses des textes bibliques. Là ils côtoyaient les novices qui, dans le calme de la Limagne, étudiaient les sociétés indigènes, et les missionnaires en vacances qui rédigeaient des lexiques de langues africaines, ou qui écrivaient (déjà) une notice historique sur Cellule. Derrière les murs, le travail intellectuel et la recherche spirituelle soudent la communauté dont les membres s’appellent entre eux les “Celluliens”. La politique de l’établissement était la formation d’une élite ; il ne s’agissait pas de service public mais bien d’une école au service de Dieu. La scolarité permettait de repérer et de trier les futurs missionnaires sur des critères stricts : “naissance légitime, famille honorable, éducation chrétienne, intelligence au-dessus de la moyenne, conduite édifiante, bonne santé, exemption de toute difformité, désir sérieux de se consacrer au ministère paroissial dans les Colonies françaises ou à la vie apostolique dans les Missions infidèles.”

Régulièrement le dimanche, les internes sortaient pour aller au Cheix, à Aubiat, à Artonne, au Gour de Tazenat ou encore au château de Chazeron ; ces excursions constituaient une bonne distraction et aussi une occasion de faire encore de l’histoire, de la géographie et de la géologie. En fin de trimestre, des activités récréatives étaient organisées avec des séances de cinéma (toujours édifiantes) ou des représentations théâtrales jouées par les élèves. Les élèves méritants étaient inscrits chaque mois au tableau d’honneur de la communauté pour leurs bons résultats dans les disciplines traditionnelles mais aussi pour leur piété, leur conduite et leur tenue.

Le calendrier ordinaire des manifestations était réglé sur les principales fêtes religieuses. Certaines fêtes cependant étaient propres au séminaire, comme le 2 février où l’on célébrait le fondateur de la Congrégation du Saint-Esprit, le Vénérable François-Marie-Paul Libermann. Certains grands anniversaires étaient l’occasion de festivités plus solennelles : on célébra ainsi, avec un faste particulier, les dix, les cinquante ou les cent ans de la maison de Cellule. Pour le dixième anniversaire, ce fut l’inauguration de la chapelle.

De nombreux Cellulois se souviennent encore des festivités qui ont marqué le centenaire en 1956. Les bâtiments avaient été ouverts au public ; les familles des séminaristes étaient venues de toute la France et même d’ailleurs. Après la messe solennelle dans la chapelle, ce fut la procession dans le séminaire ; les élèves de l’école Sainte-Philomène avaient été invitées à l’exposition des objets, photos, affiches et autres articles présentant l’action de la Congrégation à travers le monde.

D’autres manifestations mobilisent le séminaire, comme, par exemple en 1929, cette inauguration insolite évoquée dans le journal interne : « L’Ecole apostolique s’est enrichie d’une petite merveille. Pendant la guerre, une promesse avait été faite que si Cellule était protégé, on élèverait dans la maison une grotte à l’image de celle de Lourdes. Une quête faite dans le village a finalement permis d’entreprendre les travaux. De beaux blocs de lave brune, bien choisis, solidement, artistement agencés autour d’une armature de fer, nous ont donné, au bout d’un mois, une fort belle réplique de la grotte de Massabielle. De proportions moindres évidemment, mais copie très exacte. L’entrepreneur, l’ouvrier de ce travail est M. Philippe Capellaro, secondé par M. l’Econome. »

EXTRA MUROS

Hors de l’enceinte, les Cellulois vivaient aussi au rythme du séminaire.

Quotidiennement des frères se promenaient dans les champs avec des livres à la main ; des maîtres barbus en soutane suivis de jeunes garçons marchaient sur les chemins en chantant des cantiques ; au moment de la rentrée des classes, de nombreuses calèches arrivaient au quartier du Chaufour tandis que la navette de la congrégation se rendait à la gare de Pontmort.

Au fil des décennies, les villageois ne sont plus surpris de voir passer des voitures à moteur et des cars d’où descendent des cohortes d’élèves avec leurs valises, de jeunes séminaristes imberbes ou de vieux missionnaires à l’allure impressionnante. Les personnalités ne manquent pas non plus : quelquefois un préfet invité pour une cérémonie, le plus souvent des responsables de la congrégation venus en inspection ou quelque prélat en visite de courtoisie. A longueur d’année, les habitants du Chaufour sont réveillés (tôt) par les cloches qui rythment les offices, entendent de la musique (orgue, cor) et vivent au milieu des cantiques (Te Deum, Gloria, Miserere, De Profundis, Magnificat, Ave Maria) si bien qu’ils connaissent le latin sans l’avoir jamais appris.

Avec la présence de tous ces ecclésiastiques venus du monde entier, les fêtes religieuses de la paroisse avaient un faste particulier . Le séminaire participait à tous les grands moments liturgiques : Noël, Pâques ou Sainte-Anne. Mais la fête la plus prestigieuse était la Fête-Dieu. Pour orner le parcours du Saint-Sacrement, on faisait plusieurs jours à l’avance ample provision de fleurs et de joncs. Une estrade était dressée à la croix du Chaufour ou devant l’église. Mais la particularité de ces fêtes à Cellule était la décoration du parcours de la procession avec de la sciure colorée.

Une description détaillée de ces préparatifs nous est rapportée dans un article rédigé par un Père pour la cérémonie du 15 juin 1928 : « Le principal appoint de l’ouvrage sera dans ces poudres colorées qu’en ce moment on apporte en vingt ou trente caisses aux divers points de la cour et du bosquet : sciures fines colorées au moyen de l’aniline, poudre de brique pilée, terre d’ocre apportée de la montagne, blanc de chaux. Tout cela a été préparé de longue main, des gabarits et des pochoirs artistiques ont été découpés dans le carton : maintenant les petites mains vont entrer en action et, sous la direction des artistes, exécuter de patients chefs-d’oeuvre. D’abord, sur le sable des allées préalablement et soigneusement aplanies, on étend, au moyen de tamis une très mince couche de sciure ou verte ou rose ou mauve ou jaune d’or ; cela c’est le gros oeuvre, c’est le fond sur lequel vont apparaître en couleurs assorties des fleurs, des papillons, des oiseaux, des dessins géométriques, des symboles divers, selon les plans des "chefs". Toutes les habiletés, toutes les bonnes volontés sont mises en oeuvre pour ces travaux délicats et vous pouvez imaginer quelle animation, quelle fièvre d’impatience et d’activité meut tout ce petit monde. »

Les éphémères compositions s’étendent sur 300 mètres avec des motifs divers : l’écusson de Jeanne d’Arc et la croix de Lorraine entourés de bordures bleues, un tapis rouge antique semé de lis, un autre d’or, un troisième de satin rose puis un tapis vert clair avec une double frise de cerfs stylisés. L’ensemble est harmonieux et brillant. Les élèves sont récompensés par les félicitations des Pères et l’admiration des visiteurs.

Cellule profite ainsi largement de la présence des Pères et de leur savoir : ils pratiquent une agriculture méthodique, connaissent les techniques pour améliorer les rendements, faire des greffes, distiller. Parmi eux se trouvent des spécialistes qui sont prêtés à la commune : ainsi, le frère Martin qui dirige l’école communale en 1868 et le frère Ignace qui fait les plans du nouveau four de Saulnat en 1875. Plutôt que d’appeler le médecin qui coûte cher à cette époque sans Sécurité Sociale, les Cellulois préfèrent se rendre au séminaire pour consulter les quelques sœurs attachées à l’infirmerie de l’établissement.

Plus que des rentrées fiscales, Cellule bénéficie de la réputation du séminaire qui rejaillit sur le village, car c’est très probablement grâce au poids des Pères que notre commune a pu, avant d’autres petites localités, obtenir son bureau de poste ou le raccordement au télégraphe en 1897, avancée technologique réservée aux bourgs plus importants. Enfin, grâce aux cartes postales que les “Celluliens” envoyaient aux quatre coins de la France ou du monde, le village de Cellule, au nom prédestiné, est connu bien au-delà des limites du département.

Dominique Hopp (2006)

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