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La ville

Cette année, à Cellule, ont été inaugurées deux nouvelles salles de classe qui témoignent du développement du village : les deux salles que nous connaissions existaient depuis près d’un siècle et avaient fait dignement leur temps. Leur construction s’était étirée au fil des décennies après d’âpres discussions et de nombreuses hésitations. A chaque siècle sa salle : une première au XIXe, une deuxième au début du XXe et deux d’un coup au XXIe siècle...

“L’école est beaucoup trop petite”

Le débat commença après qu’une loi de 1802 eut obligé les communes à se doter d’une école. Auparavant nous savons par une visite de l’évêque de Clermont en 1785 qu’il n’y avait à Cellule  “ni maître ni maîtresse d’école”. Et pourtant de nombreux paroissiens savaient signer les actes sur les registres de naissance ou de mariage, sans doute instruits par le curé, à moins qu’ils n’aient fréquenté une école dans un bourg voisin. Il fallut attendre encore une douzaine d’années avant qu’un jeune instituteur soit nommé, Bonnet Leyrit, natif de Charbonnières-les-Vieilles; l’éducation n’était pas alors une priorité: on l’installa sommairement, et il fit ses cours comme il pouvait mais il y avait au moins une école à Cellule. Cela dura quinze ans jusqu’au jour où on admit que cette situation n’était pas satisfaisante :  “La maison où est placée l’école est beaucoup trop petite et trop mal disposée pour recevoir un grand nombre d’enfants”, peut-on lire dans le compte-rendu de la délibération du conseil municipal du 9 mars 1830.

En 1833, une autre loi rappelle aux communes l’obligation d’avoir une école élémentaire de garçons, ce qui indique que la précédente loi de 1802 était moins appliquée ailleurs que chez nous. En fait, Cellule était déjà aux normes mais cette nouvelle réglementation fit avancer les choses et c’est ainsi que quelques mois plus tard, on loua un autre local pour le nouvel instituteur : Jean Pissis âgé de 30 ans et originaire de Veyre-Monton. Ce maître, à juste titre, appréciait sa vie et son travail à Cellule, ce qui fit qu’il resta dans le village plus d’une vingtaine d'années. Mais, en 1857, le conseil municipal décida de supprimer l’école publique sans que le brave instituteur y soit pour quelque chose ; d’ailleurs il satisfaisait tout le monde dans le village, même le curé qui ne se plaignait “ni de la tenue de l'école ni de la conduite de l'instituteur." La décision, peut-être politique, a surtout été prise par souci d’économie. En effet, depuis leur installation l’année précédente, les Pères du Saint-Esprit accueillaient et scolarisaient des enfants de Cellule, ce qui faisait une sérieuse concurrence à l’école publique. Ainsi donc fonctionnaient à Cellule trois écoles: l’école publique et l’école des Pères pour les garçons et une école de filles à Sainte-Philomène. L’administration supérieure mit la commune en demeure de réouvrir l’école.

Des projets de construction d’une école furent alors élaborés et discutés en 1864. Mais, en 1868, le dossier était au point mort et l’école toujours pas construite; on imagina alors d’ériger l’externat des Pères en école communale; quant aux filles, elles continuaient à être scolarisées à Sainte-Philomène.

Finalement en juin 1880 sont achevés une salle d’école et un logement pour le maître. Tout semble conforme quand sont votées, dans les années 1881-1883, les lois de Jules Ferry organisant l'enseignement primaire moderne: l'école devient gratuite pour tous les enfants jusqu'à douze ans, obligatoire et laïque et les communes de 500 habitants doivent ouvrir une école de filles. Mais si, à Cellule, les locaux existent, l'enseignement des filles comme des garçons est toujours religieux. L’école des garçons continue d’être dirigée par un religieux qui fait bien l’affaire et le conseil municipal répond à ceux qui veulent la laïcisation de l’école que le frère Martin "ne paraît pas être fatigué et fait bien son service". Quand, en 1885, le frère Martin doit prendre sa retraite, le maire, Gilbert Taragnat, réclame même son maintien ou son remplacement par un autre religieux de la Congrégation des Pères du Saint-Esprit.

Cette fois ce n’est plus un problème financier, puisque l’instituteur est payé par l’État et que l’investissement immobilier a été fait par la commune, mais bien plutôt un choix idéologique. La commune n’est pas disposée à changer des usages qui satisfont la population depuis une trentaine d’années. Et puis la congrégation pèse d’un certain poids économique et fait beaucoup pour l’image de la commune. Quant aux filles, elles continueront d'aller chez les religieuses de Sainte-Philomène jusqu'au début du XXe siècle. Un projet de construction pour une école de filles sera bien examiné en 1904, mais ce n'est qu'en 1915, sous le mandat de Gabriel Mignot, que cette école verra le jour à côté de l'école de garçons dans les bâtiments mêmes de la mairie où aujourd'hui encore se trouve notre école publique et les deux salles de classes que nous connaissions.

Avec quelques modifications et aménagements dont une cantine, ce sont donc ces deux mêmes salles qui ont servi jusqu’en 2006 et ont été largement amorties : 126 ans pour la salle des garçons et 92 ans pour la salle des filles. Entre la conception de la première ébauche en 1864 et la dernière ouverture, celle de l’école des filles en 1915, il s’était tout de même écoulé un demi-siècle ! Nos nouvelles salles de classe, vastes et claires, auront été décidées et réalisées en moins de temps. Et cette accélération constitue également une nouveauté. Mais toutes ces innovations s’accompagnent d’un rappel du passé : Cellule a son histoire et veut l’évoquer en honorant les personnalités de la commune. Nous avions déjà la salle Paul-Gaillard, du nom d’un de nos anciens maires ; désormais nous avons une école publique qui rappelle le souvenir de Marius Pourtier, son ancien instituteur de 1920 à 1943.

Comme Jean Pissis, parmi les tout premiers instituteurs de Cellule, en poste de 1834 à 1857 et qui serait resté davantage, ou comme le dernier en date, les maîtres semblent se plaire à Cellule et ne souhaitent pas en partir. En retour, le village aime bien aussi ses instituteurs qui étaient naguère également les secrétaires de sa mairie, et connaissaient, tout comme les médecins et les notaires, nombre de secrets de famille, tout en étant plus proches. Plusieurs générations de Cellulois ont chaque fois été marqués de leur empreinte. Et pas seulement au figuré car les taloches n’étaient pas proscrites..

Deux classes existaient donc à Cellule qui, pendant la seconde guerre mondiale, avait pour maîtres Marius Pourtier en charge de la classe des grands et Madame Baraduc qui s’occupait des petits. Les deux instituteurs logeaient avec leur famille au-dessus de leur salle de classe respective et Madame Pourtier faisait chauffer chez elle le casse-croûte des élèves de Pontmort qui venaient en vélo le matin. Marius Pourtier assurait en outre le secrétariat et le jeudi, jour de repos, il était encore avec ses élèves et organisait des promenades dans les environs.

L’évasion de Pontmort

En 1943, la France était occupée depuis trois années et les Français espéraient une improbable libération tandis que le gouvernement de Vichy avec le Président Laval prônait une politique de collaboration de plus en plus étroite avec les Allemands, politique désapprouvée par de nombreux Français, combattue par les gaullistes résistants de la première heure et par les communistes libres de s’engager dans la lutte depuis la rupture du pacte entre Staline et Hitler. La situation s’aggravait : un an auparavant, la zone libre, préservée de l’occupation, avait été envahie par les Allemands et désormais on pouvait voir des uniformes allemands sur la côte de Saulnat surveillant la circulation sur la Nationale. Au tout début de cette année 1943, le gouvernement venait de décider la création de la Milice, qui secondait l’action de la Gestapo allemande; autre mesure impopulaire: la mise en place du Service de Travail Obligatoire, qui poussa de nombreux jeunes réfractaires dans la clandestinité.

Instituteur laïc, Marius Pourtier n’était pas toujours d’accord avec le curé, comme la plupart de ses collègues dans les autres villages; ancien poilu de la première guerre, il ne faisait pas mystère de ses opinions. Il lui arrivait de laisser monter certains élèves chez lui pour écouter la radio : quand il y avait un discours de Pétain, il tapait alors rageusement sur le poste pour marquer sa désapprobation, mais on tendait aussi l’oreille pour suivre Radio Londres, ce qui était rigoureusement interdit. Bon nombre de Français faisaient la même chose en cachette. Et pourtant la Milice débarqua brusquement à Cellule cet après-midi du 16 novembre 1943... Elle agissait généralement avec un objectif précis, sur des informations ciblées et probablement suite à des dénonciations anonymes, ou sur des renseignements obtenus sous la torture.

Depuis quelques semaines, les services allemands étaient sur les dents et la répression contre les résistants auvergnats s’intensifiait : le 13 juin 1943, ils avaient fait une belle capture en la personne du général Frère, un des fondateurs de l’Organisation de Résistance dans l’Armée, bien implantée en Auvergne; par un hasard du calendrier, qui montre la généralisation de cette traque, c’est une semaine plus tard que Jean Moulin fut arrêté près de Lyon. Cependant la Résistance ne désarmait pas : à la grande colère des Allemands, les membres d’un autre réseau - le Mouvement Unifié de la Résistance -, emprisonnés à la Centrale de Riom, furent audacieusement libérés à Pontmort par leurs camarades lors d’un transfert ferroviaire. Le plan était hardi et avait été soigneusement minuté. Il fallait faire évader les prisonniers avant Gannat où ils changeraient de convoi. Il s’agissait d’arrêter le train avec de vrais faux papiers obtenus grâce à un agent travaillant pour la Résistance au sein même de l’Intendance de Police de Clermont; à se faire passer pour des miliciens qui devaient conduire les prisonniers par voiture pour éviter une embuscade du maquis; à abandonner les gardiens de prison français quelque part dans la nature du côté de Teilhède sans trop leur faire de mal; et à disparaître rapidement.

Mais pour cela, il était nécessaire de descendre de Volvic, atteindre Davayat puis Cellule, traverser la route nationale toujours dangereuse, réaliser l’opération avec sang-froid et refaire la route dans l’autre sens en espérant que l’alerte ne serait pas  donnée trop tôt. Ce fut un succès. A ce pied-de-nez s’ajouta quelques jours plus tard l’évasion de la prison de Riom, le 2 septembre, du général de Lattre de Tassigny.

Ces succès de la Résistance préoccupaient les autorités allemandes qui firent venir en Auvergne début octobre une équipe de spécialistes regroupés dans le SonderKommando dirigé par l’Hauptsturmführer Geissler. Les résultats, bénéfiques pour l’occupant et désastreux pour la Résistance, ne se firent pas attendre : les rafles et les arrestations se multiplièrent en cette fin d’année : une “taupe” infiltrée au plus haut niveau de la police à Clermont et qui alimentait la Résistance en informations sensibles fut démasquée; fin octobre, en même temps que ce commissaire de police, patriote d’origine alsacienne, tombèrent dans les filets de la Gestapo les nouveaux responsables du commandement régional de l’O.R.A. car cette organisation avait été elle-même infiltrée. C’est dans ce contexte de chasse à l’homme que Marius Pourtier fut appréhendé le 16 novembre 1943. D’autres opérations suivirent en décembre où une centaine de personnes furent arrêtées à Billom.

Rafle

Quelques témoins se souviennent de ce jour terrible et inoubliable:  avec leurs yeux d’enfants, ils voient entrer précipitamment dans la salle de classe la fille de Marius Pourtier qui vient prévenir son père que des hommes l’attendent dehors. Après la sortie du maître, un garnement plus dégourdi que les autres regarde par la fenêtre et annonce à ses camarades que des hommes avec des pardessus noirs ceinturent leur instituteur. A leur allure, les enfants comprennent aussitôt de quoi il retourne et qu’il est urgent de déguerpir au plus vite. C’est la débandade : tous sautent par la fenêtre qui donne au sud vers le cimetière et s’enfuient à travers la pâture. A côté, les hommes en noir entrent dans la classe des petits, apeurés, mais l’un d’eux rassure en français un écolier en pleurs en lui tapotant la tête: “T’inquiète pas, p’tit, c’est pas après toi qu’on en a.

On ne reverra plus Marius Pourtier embarqué dans une des deux Citroën traction-avant garées devant l’école et conduit à la sinistre caserne du 92eRI de Clermont ou au siège de la Gestapo du 2bis, avenue de Royat. Torturé, Marius Pourtier n’a apparemment pas parlé ou n’a pas pu dévoiler grand chose car les groupes étaient cloisonnés par mesure de sécurité. A la suite de cette arrestation, en tout cas les groupes de maquisards alentour, ceux des gorges de la Sioule, ceux de la Nugère, ou ceux des bois au-dessus de Combronde, n’ont pas été inquiétés …

Cependant les gens de la Milice ou les agents de la Gestapo avaient attrapé un jeune homme dans la cage d’escalier qui monte à l’appartement des Pourtier, Jean Demay est arrêté, fouillé, et lui aussi emmené à Clermont. Un peu plus tard dans la soirée du même jour, flairant une plus grosse affaire, les miliciens sont revenus et ont pris en otages les hommes qui travaillaient au trieur à grains installé au rez-de-chaussée de la mairie; ils les ont alignés contre le mur avec les bras levés ce qui a fait craindre le pire aux rares témoins et l’émotion était à son comble sur la place du village. Heureusement sur l’intervention insistante du maire, ces hommes ont fini par être relâchés.

Après l’arrestation de Marius Pourtier, sa collègue, Madame Baraduc, prit également la classe des grands. Quelque temps après, déporté en Allemagne, Jean Demay parvint, au moment où son convoi passait à Pontmort, à laisser tomber de son wagon un court message pour sa famille. Il résista aux atroces conditions de vie mais mourut à la Libération à Schwerin en Allemagne à l’âge de 27 ans. D’autres également furent envoyés en déportation, à commencer par Madame Pourtier qui fut internée au camp de Buchenwald mais survécut aux sévices.

Les Cellulois ont rarement vécu des heures aussi noires. La place de devant la mairie portait déjà le nom de place des Martyrs de la Résistance en mémoire des événements tragiques de novembre 1943. Le groupe scolaire avec ces nouveaux bâtiments voisins de l’ancienne école qui a été le théâtre d’un événement comme on n’en avait jamais vu à Cellule entretiendra donc le souvenir d’un instituteur héroïque.

Dominique Hopp (2007)

Et grâce à la bonne mémoire et à la documentation de MM. Gabriel Magner, Albert Magner, Emmanuel Montel, Jean Onzon, Roland Mignard

Inauguration des deux nouvelles classes en présence de Mlle Yvette POURTIER

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