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La ville

Le nouveau maire de Cellule a sur les bras un délicat conflit avec des employés municipaux mécontents qui ont porté plainte à la sous-préfecture, laquelle veut des explications pour l’utilisation suspecte de certains fonds et lui fait des remontrances pour un budget douteux... Mais quelle est donc cette affaire qui agite Cellule ?  

“Désordre qui a régné trop longtemps“

Le 28 novembre 1836, le sous-préfet de Riom adresse une lettre ferme au nouveau maire, l’avocat Garron, tout juste installé depuis moins d’un mois, pour lui demander de justifier des retenues, soupçonnées d’être illégales, sur le salaire des deux gardes. L’autorité de tutelle veut des éclaircissements et elle juge sévèrement “le désordre qui a régné trop longtemps dans cette partie de fonds communaux en en changeant la destination sans autorisation”. Bref, où donc est passée la différence entre ce qui a été voté et ce qui a été versé, et depuis quand durent ces arrangements qui nuisent à la rigueur budgétaire ?

Claude Garron est bien embarrassé car il a été désigné pour remettre de l’ordre dans la gestion communale et en finir avec les méthodes antérieures, trop opaques. Or l’affaire éclate juste après sa nomination, suite à la dénonciation des deux gardes qui se plaignent de ne percevoir chacun que 175 francs au lieu des 200 francs prévus au budget; on a exigé des deux hommes qu’ils acceptent le montant qu’on leur versait et qu’ils déclarent toucher la somme officiellement votée. Il y a donc 50 francs qui se sont évaporés. La somme est presque négligeable même si elle représente un certain pouvoir d’achat : à titre de comparaison, elle équivaut à trois stères et demi de bois de chauffage qui aujourd’hui coûtent approximativement 170 euros. Il y a certes un manque à gagner, mais seulement de 85 euros par garde et par an. D’autant plus que les gardes sont bien payés et leur solde représente le plus gros poste de dépense de la commune (400 F), devant la rétribution du vicaire (300 F), le traitement des deux instituteurs (200 F) ou l’indemnité du secrétaire de mairie (60 F).

Notre nouveau maire se serait bien passé de cet épineux problème. S’il n’est pas responsable du budget voté avant sa prise de fonction, il doit montrer sa capacité à débrouiller un dossier délicat laissé en suspens depuis trop longtemps. Comme il est propriétaire du moulin de Cellule, il connaît bien les gardes. Il sait que ce litige empoisonne les affaires communales depuis quatre ans et il va être obligé de mettre en cause la gestion de ses prédécesseurs, Robert Fargette et auparavant Antoine Duchamp qui est un confrère, également avocat à la cour. La situation est donc délicate.

“Le public et le conseil ne sont pas assez contents“

Jusqu’en 1831, les deux gardes touchaient 350 francs et le maire de l’époque, Antoine Duchamp, dans le budget primitif pour 1832,  avait proposé une augmentation à 400 francs. La proposition fut rejetée par le conseil car, lit-on dans le registre des délibérations: “le public et le conseil ne sont pas assez contents de leurs services pour leur donner cette faveur”. Il est clair que les Cellulois étaient remontés contre François Gaty et François Gallieu. Le premier est un ancien militaire reconverti, en poste depuis une quinzaine d’années; le second a été engagé plus récemment et n’exerce ses fonctions que depuis trois ans.

A la fin de l’année 1831, Robert Fargette, ancien adjoint, remplace Antoine Duchamp et devient maire. Les gardes continuent à être payés 350 francs, la somme initialement inscrite au budget n’étant pas modifiée. Le renouvellement de l’équipe dirigeante ne ramène pas le calme. Un an plus tard, en 1833, poussé par l’exaspération des administrés, le conseil municipal repart à l’attaque et vote la destitution des gardes mais la demande de révocation n’est pas transmise à la préfecture, qui seule peut prendre cette décision. Après négociation, les gardes ne sont finalement pas licenciés : ils ont promis de s’amender et on redoute d’en recruter de pires. Les ripoux seraient-il légion chez les gardes-champêtres ?

“Gens de bonnes moeurs”

Que leur reproche-t-on au juste ? Il est de notoriété publique qu’ils favorisent scandaleusement ceux qui leur proposent un canon et c’est trop souvent qu’on les a vus en état d'ivresse... Le Code rural de 1791 qui avait créé la fonction de gardes n’admettait que des citoyens “reconnus pour gens de bonnes moeurs”. Un décret de 1795 précisait : “Les gardes-champêtres ne pourront être choisis que parmi les citoyens dont la probité, le zèle et le patriotisme seront généralement reconnus.” Par leurs excès et leur partialité, Gaty et Gallieu sont donc indignes de porter leur insigne. Les faits sont connus mais personne ne veut témoigner contre les deux hommes, par peur des représailles. Néanmoins, même sans témoins, les élus fondent leur décision sur des éléments tangibles qui révèlent la négligence des gardes : depuis plus d'un an, aucun procès-verbal n'a été dressé par eux malgré de nombreuses infractions constatées. Plusieurs fois des récoltes avaient été endommagées par des moutons et autres bestiaux, divers maraudages ou vols de récoltes avaient été commis, des feux avaient été imprudemment allumés avec tous les risques d'incendie que cela impliquait, mais les gardes n’avaient pas verbalisé...

Le divorce est consommé mais Fargette sait y faire et parvient à calmer les deux hommes. Il est aubergiste et connaît bien la psychologie de ses clients, surtout les plus assoiffés. Sans doute leur a-t-il aussi servi de grands pots de vin quand ils étaient de passage au Cheix, où ils venaient d’autant plus volontiers. Et il a dû souligner la modicité de la somme en jeu, par rapport aux problèmes qui en découleraient, même si, dans nos campagnes, chaque sou compte. C’est sans doute lui aussi qui a conservé sous le coude le dossier de la révocation en menaçant les gardes de l’envoyer à la préfecture à la prochaine incartade. En bon tavernier, il a su leur tenir un langage qu’ils comprenaient. Mais, à partir de 1836, le maire n’assiste plus aux délibérations et disparaît complètement de la circulation. L’offensive de Gaty et Gallieu à ce moment précis confirme qu’un accord était intervenu entre le maire-aubergiste et les employés communaux; le pacte étant désormais rompu, les gardes décident de profiter des changements à la mairie pour régler leurs comptes.

“Librement sans menace ”

Après enquête, Claude Garron sut où était passée la somme litigieuse dont la disparition n’entachait en rien l’honneur de ses prédécesseurs : nulle malversation ni enrichissement personnel de leur part. Les 50 francs volatilisés avaient été utilisés au service de la collectivité : on avait acheté deux tables et quelques bancs pour l'école primaire, et on avait donné un complément au vicaire, lequel était bien pourvu puisque sa dotation se retrouvait identique à celle des deux gendarmes ou à celle de trois instituteurs. A Cellule on soignait ses prêtres...

Ces bonnes oeuvres ne suffirent pas à attendrir le sous-préfet qui, pour que le budget soit conforme, exigea une régularisation comptable. Elle fut faite avec une gratification exceptionnelle de 50 F accordée aux gardes au titre de l’année 1835 mais, pour les années suivantes, le traitement des gardes resterait gelé.

Cette mesure d’apaisement désamorça le conflit. Claude Garron précisa : "Les gardes ont déclaré qu'ils se contentaient du traitement de 350 francs, qu'ils n'avaient pas espéré obtenir davantage et qu'ils ne demandaient rien de plus. Je crois devoir certifier que cette déclaration a été faite librement sans menace préalable de destitution." Cette déclaration laisse penser, au contraire, que les esprits s’étaient singulièrement échauffés et que le nouveau maire a obtenu ce compromis en mettant toute son autorité en jeu et au prix de fermes négociations. Il n’était pas avocat pour rien. Mais son mandat fut prématurément interrompu par son décès après sept mois de magistrature seulement.

Après la disparition brutale de C. Garron, Antoine Duchamp redevint maire en 1837 et le bras de fer avec les gardes recommença, principalement avec Gaty. En 1841, François Gaty fut finalement révoqué et, en attendant qu’un nouveau garde soit nommé, Gallieu continua seul à faire ses rondes sur le territoire de la commune de Cellule qui comprenait alors Le Cheix et La Moutade. Pour ce surcroît de travail, il reçut une gratification qui récompensait son zèle et son assiduité. Il resta encore en poste dix ans, jusqu’à sa mort en 1851, après 23 années de service.

Au demeurant, Gaty avait été, lui aussi, au service de la commune pendant près d’un quart de siècle. Le personnage était redoutable et redouté : il avait pris ses habitudes, usait et abusait de son autorité d’ancien militaire aigri, faisait peur aux administrés avec sa grande épée, parlait haut et fort surtout quand il avait bu, poussait de grand cris en essayant de courir avec sa jambe de bois, bref, faisait ce qu’il voulait et agaçait la population ; retors et têtu, il ne se laissait pas impressionner par tous ces messieurs qu’il avait vus passer à la mairie : Ferrand de Fontorte, de Brujas, Vidal, Duchamp, Fargette, Garron et à nouveau Duchamp... Ce dernier, cependant, finit par obtenir gain de cause en réglant tous les vieux comptes en suspens et fit le ménage nécessaire pour que l’autorité publique soit irréprochable et la population apaisée.

La sous-préfecture avait rappelé la mairie à l’ordre, et le maire sut rappeler à l’ordre ses gardiens de l’ordre...

Dominique Hopp (12/2008)

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