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La ville

Au printemps 2010, une grande foule de piétons s’est retrouvée à Cellule pour une journée sportive et culturelle. La présence sur nos chemins d’amateurs de randonnées n’est cependant pas inédite: les Pères du Saint-Esprit qui avaient fondé le séminaire (actuel Viaduc) pratiquaient autrefois cette discipline chaque semaine; le bourg était alors sillonné de marcheurs en uniforme ou en soutane et nos grands-parents, vaquant à leurs occupations, croisaient sur les chemins les élèves de l’École Apostolique accompagnés de leurs maîtres.

 “Les kilomètres s’ajoutent aux kilomètres... La sueur à la sueur...

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La situation du séminaire, au milieu des champs et à proximité de la chaîne des puys, constituait un atout pour l’établissement et les promenades faisaient partie du projet pédagogique de l’école; les jeunes internes avaient de l’énergie à dépenser et il fallait bien les occuper avec des journées qui commençaient dès cinq heures du matin. Outre les messes, les cours, les conférences, les études, les activités de théâtre, de musique ou de jardinage, étaient organisées des promenades éducatives hors de l’enceinte du séminaire; ces sorties étaient des échappées particulièrement prisées par les adolescents, quels que fussent la saison ou le temps.

 Nous connaissons le détail de quelques-unes de leurs sorties des années 1930 grâce à la revue L’Étoile de Notre-Dame de la Vocation qui rapportaient les événements remarquables et les petites anecdotes de la communauté (1). Les préfets des études conduisaient leurs élèves dans le voisinage : au Cheix, à Clerlande, à Saint-Bonnet ou à Yssac. Tantôt ils allaient à Riom, à Châtel, aux Grosliers, au château de Chazeron où le pique-nique était livré par fourgonnette; tantôt de l’autre côté, vers Beauregard, sur les hauteurs de Teilhède, à Combronde, qui n’était souvent qu’une étape pour aller à Saint-Myon, Artonne avec retour facultatif par Bussières. Des marches plus soutenues les menaient au château de Tournoël ou à la source de Volvic, Enfin les “grandes” promenades, comme ils les appelaient, avaient pour but Loubeyrat, Saint-Agoulin ou le Gour de Tazenat.

A titre de comparaison, l’Association Chamina classe aujourd’hui les circuits en trois catégories de difficultés: le plus ardu près de chez nous est celui de Combronde jusqu’au Gour de Tazenat, aller-retour, estimé à une durée de 5h30. Nos pensionnaires faisaient le même parcours en y rajoutant le tronçon Cellule-Combronde, soit une trentaine de kilomètres. Le retour au séminaire était un réconfort, surtout quand la nuit était tombée sur une plaine noire sans éclairage public.

 Et l’équipement n’était pas le même qu’aujourd’hui, comme le rapporte un participant à la “grande” marche vers Saint-Agoulin en avril 1933 :
Les kilomètres s’ajoutent aux kilomètres... La sueur à la sueur... Heureusement qu’en route nous avons rencontré un charitable Samaritain qui ne versa pas l’huile, mais nous réconforta d’un vin généreux et abondamment versé. Il y a encore du beau monde même dans les alentours de Combronde. Il n’en reste pas moins que fourbu, lassé, rendu... rendu est une manière de dire, Albert Grétillat crie miséricorde et s’arrête au bord d’un fossé. Ses gros souliers ferrés, faits pour les ascensions périlleuses, mais lourds à la marche, l’empêchent d’avancer plus loin. Il nous rejoint pourtant et une bonne nuit nous rend notre ressort.

 Comme nos randonneurs de 2010, les pensionnaires avaient droit aux pauses culturelles et à la collation de bienvenue. Pour une courte sortie en direction de Beauregard ou du Cheix, la marche n’était qu’un moyen de se rendre sur place pour entreprendre des fouilles archéologiques : tous en revenaient chargés de tessons et autres fragments gallo-romains qu’ils avaient déterrés à la pelle.

 Chaque village traversé était l’occasion d’une halte avec un commentaire éclairant du guide.

 En février 1929 : “Nous passons à Saint-Myon; Saint-Myon, célèbre par sa belle église, célèbre par ses eaux... Un grand coup de chapeau, en passant, au souvenir de Madame de Sévigné, laquelle écrit à sa fille, le 6 octobre 1680 : “J’ai trouvé un Père (Jésuite) à Vichy; dès la première visite, nous fûmes brouillés, et ses eaux en furent tellement troublées, qu’il fut contraint pour se rafraîchir d’aller à Saint-Mion.”

 En avril 1929 : “Quelle belle promenade nous avons faite aujourd’hui ! Nous avons visité Mozac où Calminius et Namadja, duc et duchesse d’Aquitaine, fondèrent au VIIe siècle une grande abbaye bénédictine. Pour honorer les reliques de ces deux saints personnages, “petrus abbas manziacus fecit capsam pretio”, Pierre III, abbé de Mozac, vers 1168, fit faire une châsse que nous avons vue et sur laquelle, aidés de M. le Curé, si heureux et si fier des trésors de son église, nous avons déchiffré ce texte.

 Les explications archéologiques, géologiques, historiques ou littéraires ponctuaient le parcours, mais unanimement appréciée était la collation offerte au bout de l’excursion, comme à Loubeyrat où les Soeurs accueillaient les groupes avec un bon goûter, ou ordinairement au réfectoire du séminaire: “De retour, à quatre heures, avant la nuit tombée, nous nous attablons devant une bonne tasse de vin chaud.” rapporte le chroniqueur après une randonnée qui a conduit les élèves jusqu’à Saint-Myon et Artonne. Pour pouvoir boucler le parcours, l’heure du déjeuner avait été avancée à 10 heures, ce jeudi-là, 2 janvier 1930.

 Mais la récompense suprême est une sortie estivale au Puy-de-Dôme, financée par l’amicale des anciens de l’école. Du Chaufour à Pontmort, c’est à pied que les excursionnistes se rendent à la gare, ce qui n’est pas coûteux; mais il s’agit de prendre le train puis le tramway pour arriver à pied d’oeuvre.

Et ces modes de transport sont payants. A la date du 21 juillet 1931 de la chronique, on peut lire: “Le temps est beau et nous bénéficions aujourd’hui de la grande promenade. A quatre heures nous sommes debout ! Sainte messe. Déjeuner au café avec une bonne tartine de miel. Nos Directeurs, fins mathématiciens, ont exactement fait leurs calculs et le dernier de notre bande pénètre en gare au moment où arrive le train. En trente minutes, nous sommes à Clermont. De la place de Jaude, le tramway nous conduit à Royat. De là pédestrement nous escaladons le Puy-de-Dôme.

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Ces sorties pédagogiques athlétiques devaient aussi forger les ”mollets d’acier” des futurs missionnaires appelés à parcourir la brousse ou à pénétrer la forêt dans des conditions autrement plus épuisantes et dangereuses que les innocentes escapades à Prompsat ou dans les bois de Teilhède, afin d’acquérir “La Meilleure Façon de marcher”(2)

 “Communications dangereuses”

 Mais, bien avant nos séminaristes du xxe siècle, il y eut d’autres marcheurs du dimanche: tous ceux qui venaient assister à l’office dominical à Cellule. Après une semaine de labeur où ils avaient eu leur dose d’activité physique -le sport n’existait pas encore-, les fidèles devaient venir à l’église du bourg depuis Saulnat, Pontmort, mais aussi du Cheix et de La Moutade. La distance ajoutée à la pluie ou à la neige ne rendait pas facile le trajet pour les familles des hameaux les plus éloignés; mais ils y étaient habitués depuis des générations et, sans trop pester, traversaient la plaine brûlée par un air torride à Sainte-Anne ou balayée par une bise glaciale à Noël.

 Par contre, pour ceux qui n’en avaient pas l’habitude, l’idée d’un tel trajet était absurde. Pour preuve, l’indignation et la colère des habitants de Davayat dont on envisagea, en 1791, de supprimer l’église pour les diriger sur Gimeaux ou Cellule. Aussitôt une pétition fut lancée et envoyée au chef-lieu : “Combien il serait fâcheux, pour les habitants de Davayat, de voir détruire une église solidement bâtie, avec un choeur vaste et bien décoré, renfermant dans son enceinte la relique de sainte Flamine qui y attire dans le mois de mai un concours aussi paisible qu'édifiant, placée sur un grand chemin et devenant par là très utile aux voyageurs. Le terrain sur lequel elle est bâtie est très sec et les abords sont dans tous les temps très faciles tandis que ceux de Gimeaux d'une part et ceux de Cellule de l'autre sont, en hiver, très pénibles et fangeux.” (3)

Ce mécontentement gagnera, quelques années plus tard, les habitants de La Moutade et du Cheix. Habitués depuis toujours à ces expéditions hebdomadaires, celles-ci leur deviennent cependant de plus en plus pénibles avec la multiplication des crues du Chambaron, pratiquement une tous les deux ans depuis 1822. Dérèglement climatique avant la lettre ou cycle naturel ? Les hivers sont aussi particulièrement froids. Enfin les nouvelles libertés du citoyen n’ont-elles pas suscité de nouvelles exigences chez le paroissien ? Toujours est-il qu’ils décidèrent de construire à leurs frais leur propre lieu de culte pour un service (divin) de proximité. Le 16 juin 1839, le Conseil Municipal de Cellule donna son accord pour que les paroissiens de La Moutade bâtissent leur église sur une parcelle du domaine public, où s’élevait le four banal voué à la démolition; désormais ils furent libérés du trajet dominical et soulagés de ce qui était perçu comme une corvée. Imitant leurs voisins, les habitants du Cheix firent de même en 1857.

 Ces manifestations d’indépendance devaient fatalement conduire à la séparation définitive. De pétitions en débats au sein du conseil municipal, le projet de sécession fut accepté mais le dossier restait en souffrance. Agacés des retards, les habitants de La Moutade en appelèrent à l'empereur; dans une supplique à Napoléon III en 1862, ils exposèrent leurs arguments où primaient les difficultés de se rendre au chef-lieu qu’était Cellule :

- “1° que la plaine marécageuse qui sépare La Moutade de son chef-lieu établit une distance de près de 4 Km;
-  2° que le torrent du Chambaron et le ruisseau de Cellule qui traversent cette plaine rendent souvent les communications dangereuses;
-  3° que le chemin ferré du Centre éloigne les voies ci-devant établies en les détournant de leur direction première;
-  4° que le manque d’harmonie entre le chef-lieu et La Moutade rend cette séparation urgente attendu que les intérêts publics et privés de chaque section sont négligés et souvent méconnus surtout depuis que La Moutade est séparée de Cellule pour le service religieux.

 Ces légitimes récriminations font écho à d’autres plus anciennes qui datent de 1671 et qui visaient directement le curé dont l’assiduité à parcourir sa paroisse laissait à désirer; les paroissiens demandaient à l’évêque d’intervenir et de leur fournir un vicaire qu’ils réclamaient en vain : “Les habitants et forains de Cellule ayant remontré à M. de l'Aubespin, abbé de Menat et prieur, curé primitif dudit prieuré de Cellule, qu'un seul prêtre ne suffit pas remplir les fonctions curiales dans la paroisse de Cellule qui était la plus grande du diocèse et celle où il y avait le plus de communions, le supplient, en conséquence, de fournir à l'entretien d’un secondaire.

 Ce curé-là n’était pas un adepte du jogging ou du trekking dans la campagne celluloise et il rechignait sans doute à sortir de son presbytère douillet pour aller administrer les derniers sacrements à un mourant un soir d’hiver dans un des hameaux. A sa décharge, les obligations de son ministère étaient quotidiennes, alors que le dimanche du piéton à Cellule a été éphémère.

 Dominique Hopp

(1) grâce à la documentation d’Emmanuel Montel
(2) titre du film de C. Miller tourné dans les locaux du séminaire en 1974-1975
(3) cité dans la revue Brayauds et Combrailles n°95 (mai 2002)

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