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Petite Histoire

Que se passe-t-il en cette année 1768 ?

Louis XV dit le "Bien aimé" règne depuis plus d’un demi-siècle. Le roi a maintenant 58 ans et s’éprend de Jeanne Bécu qui deviendra la célèbre comtesse du Barry et influencera la politique de la France. Le vieux mais toujours actif Voltaire (il a 74 ans), après ses efforts couronnés de succès dans l’affaire Calas, un homme injustement condamné et exécuté qu’il a fait réhabiliter trois ans auparavant, se consacre à la défense des opprimés de l’intolérance et fait figure de conscience morale que l’on consulte de partout. Rousseau a 56 ans ; célèbre par plusieurs de ses livres, il a entrepris la rédaction de ses mémoires : Les Confessions. Après Paris, le jeune prodige Mozart (12 ans) continue ses tournées dans les principales capitales européennes pendant que le jeune marquis de La Fayette (11 ans) joue aux soldats dans son château de Chavaniac ; un pharmacien militaire du nom de Parmentier est en train de cultiver ses pommes de terre qui constituent, selon lui, un nouvel aliment végétal prometteur pour supprimer la disette qui sévit périodiquement dans les campagnes lorsque les récoltes sont maigres et ne permettent pas d’assurer la soudure avec les nouvelles moissons ; l’Académie de Besançon envisage à juste titre de le récompenser l’année suivante pour ses travaux - qui en feront un bienfaiteur des générations futures sans lequel ni les frites ni les pommes chips n’existeraient. Enfin cette même année vient de naître en Bretagne François-René de Chateaubriand, le futur grand poète romantique. Au début de l’année 1768, la vie à Cellule est calme avec ses peines et ses joies.

Dans le registre d’état-civil, on peut lire le mariage suivant :

Après les publications des bans faites en notre église aux prônes de nos messes de paroisse pendant trois dimanches ou fêtes consécutives - à savoir le trente-et-un du mois de janvier dernier, le second et le sept du mois, sans oppositions ni empêchements civils ou canoniques -, les fiançailles célébrées en notre église et présence le sept du mois de février, ont été par nous conjoints en mariage :

- Guillaume Belin, fils de défunt Robert et d’Anne Ager, journalier habitant du lieu de La Moutade d’une part et
- Marie Thomas, fille de Michel et de Marie Brun, métayer à Auranches, tous de cette paroisse d’autre part,

en présence de Jean Belin, oncle du futur époux, de Robert Belin, aussi cousin, et de Michel Thomas, père de l’épouse, et de Marien Thomas, frère, et de plusieurs autres qui ont autorisé le mariage et qui ont servi de témoins et ont déclaré ne savoir signer à l’exception d’Alexandre Thomas qui a signé avec nous, le sept février mil sept cent soixante huit.

Deshoullières, vicaire

C’est un dimanche de fête à l’église : un mariage a eu lieu et une cérémonie plus longue a égayé le triste hiver. Le vicaire a officié devant les fidèles endimanchés et, après avoir rappelé les obligations des époux, les a déclarés unis. L’assemblée était un peu plus nombreuse que d’habitude car les parents et les amis venus de La Moutade et du marais d’Auranche n’ont pas été rebutés par les chemins enneigés et boueux. Sans doute un joyeux banquet a t-il réuni la famille dans une des fermes.

Mais il s’agissait d’un mariage ordinaire réunissant deux familles de paysans modestes : le père du marié, journalier de son vivant, est mort laissant une veuve et des orphelins dans une situation forcément difficile ; quant au père de la mariée, sa situation semble moins précaire puisqu’il était métayer en sorte que le jeune homme a plutôt fait un beau mariage d’autant plus qu’un membre de la famille de la mariée savait écrire ce qui dénote déjà une certaine éducation. Par contre, on ne sait pas si l’abbé Chomette, curé de la paroisse, était malade, absent ou s’il s’est contenté de déléguer ses pouvoirs à son vicaire pour expédier une affaire courante.

Le printemps passe, puis l’été, sans autre mariage, jusqu’à la mi-août où le registre d’état-civil signale :

"Ont été par nous conjoints en mariage :

- Messire Ignace-Hyacinthe de Sampigny de Bussière, chevalier capitaine au régiment royal de la marine, fils majeur de Messire Gabriel François, comte de Sampigny, seigneur d’Effiat et autres places, ancien maître de camp de cavalerie et de Dame Antoinette de Vernaison autorisé par lesdits père et mère d’une part,

- et Demoiselle Jeanne-Jacqueline Teilhard de Saunat, fille mineure de Messire René Gabriel Teilhard, Président-Trésorier-Général de France au bureau des finances de la généralité de Riom et de Dame Marie Amable Boyer de Saunat, autorisée par ses père et mère d’autre part,tous deux de la paroisse de Riom suivant le congé du père prieur de Saint-Jean à nous adressé, le tout en présence :

des pères et mères des deux époux, de Messire François-Charles, Comte de Sampigny d’Issoncour, frère de l’époux, et Messire Michel-Amable Ferrand, Seigneur de Fontorte, son beau-frère, de Messire Antoine Teilhard, Trésorier de France, cousin germain de l’épouse, de Jean-Pierre Teilhard du Chambon aussi son cousin germain, de Messire Pierre Rancilliat de Chazelle, Ecuyer Avocat du Roi au bureau des finances et Messire Joseph-Amable Dufour aussi Trésorier de France, lesquels avec Messire Pierre-Claude Valliant, prêtre curé de la ville de Riom, ont servi de témoins audit mariage, ont autorisé lesdits époux et ont signé avec nous ce seize août mil sept cent soixante huit entour midi
."

Chomette, curé de Cellule

L’événement est inhabituel car la paroissienne est la fille des châtelains de Saulnat.

L’ acte des archives, tout en étant conforme au modèle habituellement utilisé, a un caractère plus respectueux : les mariés et les témoins sont désignés par les titres "messire" et "demoiselle". Dans les autres documents, le curé ou son vicaire se contente simplement d’indiquer les noms et prénoms des époux lesquels sont suivis de la filiation absolument nécessaire surtout lorsque dans un village les mêmes noms et prénoms sont courants : les Barrier, Taragnat, Demay, Gilles, Pichot, Roudy, Faure, Debas, Chirol, Dumaine, Belin, Marcheix, ou autres Enreille sont nombreux dans la paroisse qui comprend encore Le Cheix et La Moutade. Par ailleurs, comme les mêmes saints sont honorés, cela donne de nombreux Amable, Joseph, Marie ou Bonnette.

Mais, à la différence du précédent acte de mariage des époux Belin-Thomas, celui des seigneurs de Saulnat nécessite plus de place vu les qualités et fonctions exercées. D’ailleurs l’abbé Chomette s’est chargé lui-même de la cérémonie et de la rédaction des papiers officiels ; pas question de confier cette tâche au vicaire.

Il n’y a, en effet, que du beau monde dans la chapelle privée du château qui sert exceptionnellement de cadre à la cérémonie et le curé de Riom s’est déplacé pour l’occasion. Sorti de son église familière, avec autorisation spéciale venue de l’évêché (qui vaut obligation), le curé de Cellule doit être plus impressionné ce jour-là que de coutume : tous les fidèles qu’il a devant lui sont des nobles ou des hauts magistrats puissants et le mariage contracté est une affaire de famille puisque les jeunes époux sont cousins. A cause de l’émotion, il fait des ratures et est obligé d’indiquer des renvois sur son document pour corriger les lignages qu’il a mal rédigés et dont les subtilités, à coup sûr, lui échappent : quelle différence, pour lui, entre les Sampigny de Bussière - nom de l’époux - et ceux d’Issoncour, le frère qui sert de témoin ? De plus, il doit s’appliquer sérieusement car tous ces visiteurs prestigieux vont signer le registre, ce qui n’est le cas avec ses paroissiens habituels, le plus souvent illettrés.

Le père de la mariée, René Gabriel Teilhard, est une personnalité dans la région puisqu’il est trésorier général à Riom. Il réside au château de Saulnat, héritage de sa femme Marie-Amable Boyer de Saunat dont les ancêtres sont propriétaires depuis longtemps. Déjà, plus d’un siècle auparavant, on relève dans les registres un seigneur du nom de Boyer "de la maison-forte de Saunat" qui est conseiller du roi. A l’origine, sans doute un roturier enrichi a-t-il acquis cette seigneurie et l’a-t-il développée. Comme Jeanne Jacqueline Teilhard de Saunat est mineure, elle a besoin de l’autorisation de son père qui ne manque pas de la lui donner, plutôt deux fois qu’une, comme le font remarquer, narquois, les habitants de Cellule.

En effet, la cérémonie n’a pas le faste qu’aurait souhaité la famille, car la jeune mariée est dans un état de grossesse avancée et ce mariage est une régularisation hâtive plutôt qu’une occasion de réjouissances publiques. Même si le marié, plus âgé que son épouse (il a trente ans), était affecté loin de son Auvergne natale pour les besoins de son commandement dans un régiment de marine, toujours est-il que tout semble avoir été organisé dans la précipitation.

La bénédiction nuptiale est donnée le mardi 16 août après la publication d’un seul ban à l’église de Cellule le dimanche 14, ce qui n’a pas dû manquer d’alimenter les commentaires ironiques à la fin de la messe. Pour ce qui est des deux autres bans, la famille a obtenu de l’évêché qu’elle en en soit dispensée et les documents nécessaires ont seulement été signés la veille de l’annonce à Clermont, soit le samedi 13. Enfin fiançailles et mariage sont célébrés simultanément le même jour, discrètement dans la chapelle du château et un jour de semaine et non en grandes pompes un dimanche à Riom comme le voudraient les usages...

Moins de deux mois plus tard, le 6 octobre 1768, vient au monde une petite Marie-Amable de Sampigny de Bussière. Elle reçoit le prénom de sa grand-mère Teilhard de Saunat qui est aussi sa marraine ; par sa présence à la cérémonie du baptème, l’aïeule a sans doute voulu montrer au monde sa volonté d’assumer la situation alors que le parrain, son grand-père paternel, s’est simplement fait représenter. Le sacrement est encore donné au château de Saulnat avec l’autorisation de l’évêché, ce qui met, une fois de plus, le curé Chomette dans tous ses états et, sous le coup de l’émotion, il est encore obligé de raturer et de surcharger ce qu’il écrit.

Les conditions de ce mariage n’avaient pas dû être appréciées dans une famille plutôt brillante dont plusieurs membres occupaient des fonctions importantes dans la haute administration : le lieutenant général de la sénéchaussée d’Auvergne était encore un Sampigny. Quant au marié, il devait achever sa longue carrière militaire avec le grade de lieutenant des maréchaux de France. Sans doute a-t-il fallu bien des tractations avant la célébration de cette union pour sauvegarder les apparences et l’honneur de la demoiselle même si le prestige de certains en a souffert.

Mais peut-on en faire grief à la noblesse provinciale alors qu’à Paris le roi s’affichait avec sa maîtresse ?

Dominique Hopp (01.1999)